Vous jouez actuellement A la porte au théâtre de l’Oeuvre, mais vous répétez aussi en même temps Puzzle de Woody Allen…
Je ne voudrais pas parler à la place de Woody Allen, mais on peut penser qu’il décrit un milieu de petits bourgeois juifs à New York, probablement inspirés, de façon transposée, de ses parents. Comment raconter ça? C’est compliqué parce qu’il y a un entremêlement d’intrigues sentimentales. Le drame commence là: ce couple d’horlogers-bijoutiers, qui a connu une belle situation avant de se retrouver ruiné par des associés malhonnêtes, a une fille qui a fichu le camp pour fuir ce milieu et ses contraintes morales, et un fils moins libertaire mais qui a envie d’aller voir ailleurs. Il y a aussi un frère devenu un grand ponte à Hollywood qui a de l’argent et fréquente les vedettes de cinéma. Or, le fils a envie de rejoindre ce type, qui est donc son oncle… si vous avez suivi… VOUS N’AVEZ PAS SUIVI! (en agitant un doigt faussement menaçant).
C’est du Woody Allen: peut-on s’attendre à du rire ou à des larmes?
Ça, c’est plus intéressant. Ne faisons pas peur aux gens, mais il ne faut pas s’attendre à se poiler pendant deux heures. C’est entre la comédie et le drame,sans recherches d’effets dans les dialogues comme on a l’habitude d’en trouver chez lui. Pas de mots drôles ou de trouvailles verbales. S’il y a des occasions de sourire, et j’espère qu’il y en aura, elles viendront des situations et des caractères un peu excessifs.
Qu’est-ce qui vous a touché dans le personnage que vous allez incarner?
C’est un type paumé, un perdant qui se bagarre: son fils fiche le camp, sa femme, ma foi, il est marié depuis longtemps, ça marche moins bien, d’autant plus qu’il a été amoureux d’une autre femme et qu’il est resté sur le souvenir de cette aventure qui a été un moment d’éblouissement sentimental et sexuel. Pour sa femme, même chose: elle rêvait d’être actrice, mais elle est restée popote. Elle fait du chou farci ! Non, l’originalité de la pièce est dans sa construction surprenante, un peu comme dans un film, avec des retours en arrière, des séquences de rêve, une intrigue sinueuse…
Un puzzle, en somme…
Ah! vous voyez que vous suivez… J’ai pour partenaire Geneviève Fontanel avec qui j’ai joué… heu… une pièce de Jean-Claude Grimberg, Adam et Eve, où nous étions à la fin tous les deux à poil sur scène. Ça fait un souvenir! Nu intégral… On l’a créée à la Criée de Marseille puis repris àChaillot. Nous avions nos corps de 60 ans mais c’était une scène magnifique, très émou- vante, parce que justement ces corps étaient fatigués. C’était très beau; pas nous, mais la situation. Et je retrouve Geneviève dans Puzzle où elle NE SE DÉSHABILLERA PAS. Il y aura aussi Gérard Lartigau avec qui j’ai souvent joué, dont une pièce d’Arthur Miller, Le désarroi de Mr Peters, qui n’a pas marché mais où l’on se trouvait très bien. Il faut reconnaître que le public ne s’est pas précipité pour nous acclamer mais IL A EU TORT.
Jean-Pierre Cassel devait participer à la pièce…
Oui, il devait faire le grand ponte de Hollywood, et l’on a été très triste quand il a disparu parce que c’était magnifiquement le personnage. Mais Gérard Lartigau va relever le gant!
Il n’y a plus de souffleur?
J’ai demandé une souffleuse. Indispensable avec un texte pareil, très écrit, pas du tout quotidien. Elle m’a servi plusieurs fois. Un soir, il a fallu baisser le rideau: j’avais complètement perdu pied, ma tête était vide, je ne savais plus ce que je faisais, où j’étais. Un vertige! Elle m’envoyait les mots, mais ils ne voulaient plus rien dire pour moi. Mais être seul sur scène est aussi un plaisir et une grande liberté parce que (oh! je vais dire des bêtises!) vous n’avez pas à craindre le partenaire qui vous dit : «Dis donc, pourquoi as-tu joué ça comme ça aujourd’hui?!»
Vous êtes un comédien émérite et reconnu. Cette passion du théâtre vous vient-elle de l’enfance?
Il n’y a pas de mystère: ma mère était une remarquable comédienne qui n’a pas accédé au vedettariat mais qui a joué avec Charles Dullin et Jean Vilar. Je la suivais partout, je l’admirais beaucoup et j’ai naturellement eu envie de faire comme elle. Elle était aussi professeur de théâtre au premier Centre de l’Est, à Colmar, et j’ai commencé à faire le guignol dans son cours, vers l’âge de 13 ans. Mon premier rôle: le roi Ferrand dans La Reine morte de Montherlant, qui était vraiment un personnage de l’âge que j’ai maintenant. C’est cela qui m’attirait. C’est marrant parce qu’au Conservatoire puis à l’école de la Rue Blanche, on ne me donnait plus que des barbons à jouer.
Vous sortez du Conservatoire à 20 ans, avec un premier prix, puis tout s’enchaîne: vous entrez à la Comédie-Française…
Alors que mes goûts de spectateur me portaient plus vers le TNP et Vilar que vers le côté académique du Français où je voyais par ailleurs de très beaux spectacles. J’ai ramé assez longtemps parce que j’avais cet emploi de «vieux croûton»; à l’époque on avait un contrat au Français, on était engagé dans un «emploi »: le mien, c’était «rôles de composition». Donc, j’ai ramé un peu avant d’arriver à jouer des rôles d’hommes de 30 ans. Là, j’ai commencé à retrouver mon âge réel et à jouer de beaux personnages…
Est-on considéré comme fonctionnaire lorsqu’on travaille au Français?
On est assimilé à des fonctionnaires et l’on peut en avoir l’esprit, parce que l’argent tombe à la fin du mois. Mais, non, j’ai rarement vu ça; il n’y a pas de routine: il n’y en avait pas à mon époque et encore moins maintenant parce que les metteurs en scène font des specta- cles très rigoureux où l’on ne peut plus tricher.
A l’époque, disons-le, il y avait des spectacles légèrement négligés ou montés à la vavite où l’on se laissait aller. Et aussi ce que l’on appelait des matinées scolaires que l’on avait tendance à prendre un peu par-dessus la jambe.
Avez-vous pensé à faire de la mise en scène?
Non, je suis trop bête. Je suis un âne. Il faut être intelligent pour faire de la mise en scène. Tiens, je vais vous faire un cours: le comédien a besoin d’une intelligence sensible, mais pas d’une intelligence analytique. Le metteur en scène doit avoir un cerveau plus «synthétisant». Moi, je suis un comédien d’instinct, je commence à comprendre à peu près ce que je suis en train de jouer…
Vous disiez à un moment qu’au cinéma l’on vous donnait surtout des rôles de salauds et de commissaires sadiques…
Ça été vrai à une époque où je les enchaînais. Peut-être à cause de Nada de Chabrol où je jouais une pourriture et où cela avait plu. Mais après, et au théâtre notamment, j’ai eu d’autres notes à jouer.
Avez-vous des projets au cinéma?
Non. Mais il faut reconnaître que je fais tellement de théâtre que je ne suis guère disponible. Et puis peut-être que l’on ne juge pas que je suis d’une utilité formidable pour remonter le niveau du cinéma. Mais puisque vous me posez la question, je regrette de ne pas faire plus de cinéma, de ne pas avoir continué sur ma lancée, comme à l’époque où je faisais un ou deux films par an, jamais de premiers rôles, mais de bons seconds rôles. Tant pis! En revanche, j’ai un projet de théâtre: jouer le Roi Lear, comme tous les acteurs qui arrivent à 70 ans, sous la direction de Jorge Lavelli, un vieux complice avec qui j’ai fait une dizaine de spectacles.
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